Comment réagir à l’émergence de l’IA quand on est entrepreneur

En 1979, le groupe de pop britannique The Buggles sort son tube Video killed the radio stars.

Au moment où la chanson sort, le monde musical est en transformation drastique. Les stars de la radio, dont la voix était l’arme principale jusque-là, doivent apprendre à maîtriser leur image. Survivre à la télévision, ou mourir.

Cette transition de l’audio vers l’audiovisuel n’est qu’une révolution technologique de plus. En leur temps, l’agriculture, l’écriture, l’imprimerie, l’industrie, et la radio elle-même ont changé à jamais les habitudes et paradigmes.

Et ne parlons pas d’internet, fin des années 1990.

Aujourd’hui, l’histoire se répète : les intelligences artificielles, discrètes jusqu’en novembre 2022, sont en train d’envahir notre quotidien.

Et si notre vie privée n’en est pas encore changée, nous ne pouvons plus nier leur impact sur le monde du travail.

Selon une étude du groupe RH belge Acerta, 51% des 250 entreprises interrogées estiment qu’il faudrait former leur personnel à l’IA. Or, 56% d’entre elles n’ont pas encore envisagé de le faire.

En tant qu’entrepreneurs, nous sommes livrés à nous-mêmes et notre adaptation ne dépend que de nous.

Je vends des prestations en écriture sur internet. Depuis décembre 2022 et l’arrivée de ChatGPT, on lit tout et son contraire à propos de l’impact de l’IA sur notre métier. D’abord, on se rassure. Ensuite, on réalise l’ampleur du phénomène et des tas de questions s’imposent d’elles-mêmes.

Je me suis donc demandé comment réagir à l’émergence des IA. Faut-il se spécialiser pour tenter de s’en passer ? Ou, au contraire, devenir généraliste pour rester flexible ?

Au lieu de garder cette réflexion pour moi, j’ai décidé d’en faire un article.

Je vous propose d’explorer ensemble les limites de la spécialisation et de la polyvalence pour tenter de trouver un juste milieu. Une troisième voie qui nous permettra de survivre professionnellement à cette nouvelle révolution.

Allons-y.

1 | Les limites de la spécialisation

Etre spécialiste est un gage de compétence et une manière de se différencier. L’ultra-spécialisation est mise en avant pour pouvoir augmenter sa valeur perçue et son autorité. Et dans certains cas, cela permet de se faire payer cher.

Mais en cas de perturbation, de changement, d’évolution, le spécialiste n’est pas flexible et son adaptation est douloureuse. S’ils s’adaptent.

Lors de chaque révolution technologique, les professionnels ultra-spécialisés dans un domaine sont en danger. À la moindre secousse, ils peuvent tomber de leur arbre s’ils ne reposent que sur une seule branche.

Se concentrer uniquement sur sa spécialité empêche de voir les systèmes dans leur ensemble, et bride la compréhension du monde.

Une personne qui n’a qu’un marteau comme outil voit des clous partout. Même avec le marteau le plus sophistiqué du monde, elle ne verra toujours que des clous.

Par exemple, savoir coder est une compétence spécifique. La programmation demande une certaine expertise et n’est pas accessible à tout le monde. Pourtant, ChatGPT est capable de vous créer un code prêt à l’emploi, sur base d’instructions écrites en langage conversationnel.

Selon un rapport d’IBM, aucun niveau d’expertise n’est à l’abri. L’IA est sur le point d’impacter chaque échelon de la hiérarchie.

Tout le monde est concerné : les salariés des entreprises et les indépendants qui vendent leurs compétences à ces mêmes entreprises.

Aujourd’hui, un expert en SEO est dans la même posture qu’un spécialiste de l’attelage des calèches à l’arrivée des premières automobiles. En SEO comme en calèche, vous savez qu’il faudra vite s’adapter si vous ne voulez pas louper … le coche.

Bien sûr, la spécialisation est nécessaire pour certains corps de métiers, comme les scientifiques et les médecins. Mais même dans ces cas-là, il faudra évoluer avec la technologie. Je pense notamment à l’imagerie médicale, que l’IA peut interpréter avec de plus en plus de justesse.

Lors d’une révolution majeure comme celle que nous sommes en train de vivre, un spécialiste a deux solutions :

  1. Résister à cette sorcellerie et crier à qui veut bien l’entendre que “c’était mieux avant”
  2. Apprendre à utiliser ces nouveaux outils.

Les spécialistes qui utilisent l’IA et la mettent à leur service ont plus de chances de survivre à l’évolution que les conservateurs qui se ferment aux avancées technologiques.

Si vous êtes expert dans votre domaine, rassurez-vous, les généralistes ont aussi du souci à se faire.

2 | Les lacunes des généralistes

Aujourd’hui, la polyvalence, c’est avoir le recul que les experts n’ont pas. Bien qu’étant moins profondes, les connaissances des généralistes peuvent être plus larges et interdisciplinaires.

Ce mode de fonctionnent offre une compréhension du monde et des systèmes, et de la créativité dans la résolution de problèmes.

Mais malgré ce goût pour la polyvalence, les généralistes peuvent facilement rester dans le vague.

Certes, quand vous êtes généraliste, vous n’avez plus seulement un marteau. Vous avez toute une boîte à outils. Une clé à molette, un marteau, un tournevis…

Le seul souci, c’est que vos outils sont en plastique.

Et les outils en plastique, des machines en fabriquent à la chaîne dans des usines.

Contrairement aux outils artisanaux, conçus à partir de matériaux de qualité.

La polyvalence implique de diffuser son attention dans plusieurs directions. À l’inverse de la concentration d’un spécialiste, votre expertise est diluée.

Si la polyvalence à ses bons côtés pour les curieux qui aiment toucher à tout, elle comporte aussi ses pièges.

Par exemple, j’ai fait du travail administratif dans une grosse entreprise privée à Bruxelles. Toute l’équipe devait faire du data cleansing (nettoyage de données). C’est-à-dire qu’on mettait de l’ordre dans des fichiers Excel.

Supprimer les doublons, les cases vides, les fautes de frappe… Repeat.

En plus du data cleansing, on triait et redistribuait le courrier, on allait chercher des documents dans les archives, et autres tâches répétitives de ce genre.

La seule chose qu’un robot n’aurait pas pu faire à ma place, c’est boire mon café.

C’était il y a douze ans. Je ne sais pas où ils en sont avec l’IA aujourd’hui, mais si j’y travaillais encore, je commencerais à me faire du souci.

Être généraliste, c’est rester en surface. Bien souvent, les tâches de surface sont répétitives et routinières. Ce qui les rend modélisables, et par conséquent, automatisables.

Autrement dit, ce sont des choses que nous pourrions confier à des intelligences artificielles. D’ailleurs, ne se compare-t-on pas à des robots quand nous répétons machinalement les mêmes routines jour après jour ?

Ce n’est pas une fatalité pour autant.

L’antidote des généralistes serait peut-être d’apprendre à utiliser l’IA comme assistante pour les tâches répétitives. De manière à laisser l’humain se concentrer sur ce qu’il sait faire de mieux : la stratégie, le travail d’équipe et la créativité.

Et si on pouvait se fabriquer une boîte à outils de qualité, imperméable au changement ?

3 | Le juste milieu : devenir multi-spécialiste et dompter l’IA

Jusqu’ici, nous avons vu que les spécialistes comme les généralistes, dans leur forme actuelle, sont amenés à disparaître s’ils n’apprennent pas à utiliser les IA.

Mais alors, quelle serait la bonne approche ?

Les professionnels qui se démarquent sont ceux qui combinent spécialisation et compréhension générale du domaine.

De cette manière, vous améliorez votre créativité, la qualité de vos décisions et votre créativité dans la résolution de problèmes. Sans parler de la communication avec vos collègues ou prestataires.

Tisser une toile de compétences permet de développer des modèles mentaux qui vous rendent flexible et adaptable au changement.

Bien sûr, on ne peut pas tirer dans tous les sens. L’idéal serait d’approfondir une compétence spécifique à la fois.

On appelle ce modèle les T-Shaped Skills, ou compétences en forme de T.

La barre horizontale du T représente les connaissances générales voisines du domaine d’expertise. Et la barre verticale correspond à la compétence maîtrisée en profondeur.

Par exemple :

Si votre expertise est le copywriting, vous devrez connaître au moins les bases des compétences liées à cette expertise. Dans ce cas-ci, ce sera le marketing, la vente, le SEO, ou encore la psychologie du consommateur.

Si, avec le temps, vous développez une deuxième compétence en profondeur, on parlera de Pi-Shaped Skills.

C’est le même principe. Mais cette fois, on ne parle pas de T, mais de Pi. La lettre grecque Pi s’écrit comme un T, mais avec deux barres verticales.

Pour reprendre l’exemple du copywriting, vous pourriez développer au fil du temps une maîtrise approfondie du storytelling.

Et si vous multipliez les barres verticales, on parlera de « compétences en forme de peigne ».

Mais n’allons pas jusque-là.

Dans une vidéo où il décode l’esprit des milliardaires, l’entrepreneur Sam Ovens évoque l’importance d’acquérir des compétences fondamentales. Les outils et le matériel ne sont que la face émergée de l’iceberg.

Parmi ces indispensables, les soft skills, compétences comportementales, sont tout aussi importantes que des compétences en business.

Avec a minima un profil T-Shaped agrémenté de soft skills, vous avez une boîte à outils qui remplace votre unique marteau. Vous ne voyez plus tous les problèmes comme des clous. Et vos outils ne sont plus en plastique.

Cela vous rend quasiment irremplaçable. Quasiment. Car ici, on ne parle plus de simple concurrence. On parle de révolution technologique.

Dans votre panoplie de compétences, vous allez devoir trouver une place pour l’IA. Utilisée au hasard, elle ne fait pas de miracles. Mais si vous la maîtrisez, elle est un multiplicateur de potentiel qui sublimera vos compétences existantes.

Ceux qui survivent à une révolution technologique sont ceux qui l’adoptent et la domptent.

Conclusion

Choisir de se spécialiser ou de rester généraliste n’est pas la question.

Lors de chaque révolution, il est crucial de trouver un équilibre entre spécialisation et polyvalence. Et surtout, d’adopter rapidement la nouvelle technologie.

Il y a 400 000 ans, vous auriez pris un retard considérable sur les tribus rivales si vous refusiez de domestiquer le feu.

La clé est de rester en apprentissage continu, et ne jamais se reposer sur ses lauriers. Au risque de se faire remplacer par un robot.

L’IA est une technologie qui fait partie intégrante de notre vie. Spécialistes et généralistes auront besoin de l’utiliser pour évoluer.

La radio, la TV et internet ont changé le style et les habitudes de vie de milliards de personnes. De la même manière, l’IA s’intègre à notre quotidien, à notre culture et à notre éducation.

Rejeter cette idée, c’est se condamner à faire partie du passé. Et la renier ne la fera pas disparaître. Qu’on le veuille ou non, l’émergence des IA est une réalité.

Et comme le rappelle l’essayiste Idriss Aberkane en paraphrasant Schopenhauer :

“Toute révolution passe par trois étapes : d’abord, elle est considérée comme ridicule. Ensuite, elle est considérée comme dangereuse. Et finalement, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.”

L’IA ne remplacera pas les humains. Mais les humains qui utilisent l’IA remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas.

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